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2020-12-22T10:33:51+01:00

"Nous sommes les sacrifiés !" - Quand les professionnels de la petite enfance s'épuisent

Publié par Florence Beuken
"Nous sommes les sacrifiés !" - Quand les professionnels de la petite enfance s'épuisent

Nous sommes un mercredi soir d'août, il fait encore une chaleur difficilement supportable. Cette équipe de crèche, après sa journée de travail, a disposé des chaises dans la cour, pour démarrer deux heures d'analyse de la pratique professionnelle. Cette disposition va permettre de tomber le masque, qu'elles ont déjà gardé toute la journée, en respectant le mètre de distance entre chacun d'entre nous.

 


Nous nous sommes rencontrés pour la première dois dans des circonstances particulières : l'après-confinement. Cette rencontre leur avait permis de, pour la première fois depuis la reprise, partager la tempête d'émotions qui les submergeaient, mais qu'elles ne s'autorisaient pas à laisser sortir : "les enfants sont là, ils n'ont rien demandé, on doit les accueillir du mieux qu'on peut". 

 

Tempête émotionnelle

Angoisse face au virus, tristesse pour certaines qui ont vu la maladie de près, voire ont perdu un proche, devant l'énormité de la tâche additionnelle à accomplir en termes d'hygiène et d'organisation, inquiétude dans une période d'incertitude où les règles, les théories et les attentes changent régulièrement et le plus souvent du jour au lendemain, satisfaction aussi de reprendre le travail, retrouver les collègues, les enfants, les familles, motivation de se sentir à nouveau utile, épuisement face à une organisation pro-privé encore plus complexe qu'habituellement, réassurance de voir que les enfants s'adaptent bien (au masque, aux changements) et finalement eux/elles aussi...

 

Et à la rentrée?

Cette équipe, à deux semaines de la fermeture estivale, est aujourd'hui épuisée. Sur les genoux. 
Comme toutes les équipes, toutes les années à cette période où on a souvent donné énormément.
Mais cette année encore plus.
Car il y a la fatigue. Mais il y a aussi "et en septembre?"

Septembre. Dans ces temps particuliers, septembre semble à la fois très proche et très lointain. Encore plus que les autres années.
D'ici le mois de septembre, on a le temps de connaître une flopée d'organisations/théories/décisions différentes face au virus. Mais septembre sera aussi là tellement rapidement qu'on n'aura pas eu l'occasion ni le temps d'envisager tous les scénarios possibles pour se préparer à la reprise dans les meilleures conditions.

"J'en suis à 4 scénarios possibles. Je n'arrive pas à arrêter d'y réfléchir, ça tourne en boucle. Il faut que les équipes aient de bonnes conditions de travail, que les enfants soient bien accueillis, que la structure puisse tourner... tout ça en respectant les conditions d'organisation qu'on va nous annoncer probablement juste avant la rentrée".
Une équation a priori impossible. Cette directrice ne peut retenir ses larmes. Son équipe tente de la rassurer, de loin. Certes les équipes ont fait preuve de créativité, d'adaptabilité... Mais combien de temps pourront-elles tenir comme cela?

Dans une autre structure, les différentes sections doivent jongler pour ne pas se croiser. L'équipe des bébés doit aller s'enfermer dans une pièce pas du tout adaptée pour les jeux d'enfants de cet âge, car la pièce principale est utilisée par une autre pendant le temps de l'accueil des familles.
La tension monte, chaque professionnel prend sur soi, on essaie de trouver des solutions en communiquant le plus possible... ce qui n'est pas facilité par le fait de ne pas pouvoir se voir. "On le fait après journée, c'est le prix à payer".

 

Pas de reconnaissance

"Je suis très en colère. Ils ne doivent pas se rendre compte là haut ! "
Les professionnels pensent qu'ils sont encore vus comme des gens assis au sol avec les enfants, à jouer avec eux toute la journée. 
"C'est une vocation, alors on pense qu'on peut tout nous demander, changer les choses du jour au lendemain. "
"On n'est pas reconnus pour ce qu'on fait. C'est ça qui nous manque, de la reconnaissance. On est maltraités."

Certains en arrivent à se dire qu'ils ne peuvent plus faire que de la garderie. Parce qu'on ne leur donne plus l'espace, le temps, le personnel suffisant pour accueillir.
Toutes les équipes que j'ai rencontrées sont solidaires des enseignants, mais ne peuvent en même temps pas s'empêcher, et c'est humain, de se sentir laissées pour compte, car "même les enseignants, maintenant, ont été un peu aidés". "On est vraiment oubliés, nous, professionnels de la petite enfance. Alors qu'on sait, en principe, à quel point le travail fait pendant la petite enfance est essentiel pour l'avenir de l'enfant. Si ça se trouve, le futur Président de la République est dans notre crèche en ce moment.!"
"Pourtant on a quand même dit plein de choses sur les enfants en bas âge : porteurs sains, vecteurs, puis en fait non, pas de risque, puis peut-être que si. Finalement on ne sait pas, et si ça se trouve on risque notre vie. Et rien n'est fait pour nous. On est les sacrifiés."

 

Le temps a passé. Pas les émotions.

Nous sommes en décembre. C'est, comme avant les vacances d'été, souvent une période où on est fatigué, dans les crèches. Tout le monde, personnel et enfants.
Mais cette année, c'est presque indescriptible.
Les absences de personnel. La surcharge de travail qu'implique l'accueil d'intérimaires qui repartiront rapidement malgré tout, certains en avouant que c'est vraiment trop dur. Toujours ces protocoles, le conflit intérieur de ne pas pouvoir accueillir les enfants aussi bien qu'on le voudrait. Les premières observations sur ce type d'accueil, et notamment le port du masque, et leur impact probable sur l'état émotionnel et le comportement des enfants. La fatigue. La colère. La lassitude. Et, pour certains, le désespoir d'un avenir proche qui soit meilleur.

De mon côté, je suis fatiguée aussi.
Fatiguée d'avoir pour mission d'accompagner, soutenir, aiguiller les équipes, mais de me sentir parfois démunie car "c'est tout pourri et on ne peut rien y changer"
Fatiguée de voir que ces fameux protocoles qui changent tout le temps, ne sont même pas les mêmes, ou pas compris de la même façon d'un endroit à l'autre. Mais à part interpeller, questionner, inviter à la réflexion, je ne peux pas faire grand chose.
Fatiguée parce que moi aussi, indépendante, j'en bave. 
Fatiguée parce que, initialement travailleuse sociale et un peu justicière dans l'âme, j'aurais envie d'inviter à la révolte. Mais je ne peux pas, quand je porte cette casquette, car j'ai un devoir de réserve.

 


Alors j'écris ce billet. Certainement très mal structuré, mais tellement plein d'émotions.

Pour qu'il atterrisse là où il faudra.
Pour peut-être au moins changer les consciences sur cette profession méconnue.
Pour qu'on n'oublie pas ces professionnels que j'admire car ils se battent plus pour continuer à faire un bon boulot que pour sauver leur peau.





 

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